Lundi 18 juillet 2011
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Un de nos lecteurs, trouvant sans doute que nous avions déserté ce lieu depuis trop longtemps, nous a envoyé ce beau texte. Outre qu'il ne peut avoir été écrit que par un danseur, l'idée
d'une présence d'Ile à mes côtés au sein des échanges les plus intenses me touche particulièrement. L'occasion pour nous de remercier tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, nous ont fait
signe pendant cette longue période où nous n'avions pas le coeur à vivre ni à évoquer des moments coquins. Sachez qu'aux heures sombres, nous n'avons jamais cessé de danser.
Comme des insectes ils se heurtent à la lumière noire de ta beauté ce soir.
Il n'est pas venu, tu es entrée seule et les épaules se sont redressées, les yeux se sont tentés insondables et envoûtants. Les plus vieux ont dévoilé des enchaînements mystérieux tout en te
détaillant comme de jeunes cerfs, et les femmes d'enjoleuses sont devenues cruelles.
La Viruta est bondée, mais le sort taquin me permet souvent de te regarder danser, jouer à pianoter tes gammes sous leurs regards qui te cherchent. Il n'est pas avec toi et personne ne s'en
aperçoit, tu sembles disponible, enjouée et pourtant je ne vois que lui dans tes choix. Otro vino y otra copa, la pause que je m'accordais s'étire, presqu'aussi longue que tes cuisses, éclairs
résillés qui illuminent la piste. Je bois perdu dans mes pensées, ton corps en fond sonore, vibrant sous la caresse de l'alcool.
A ta façon tu t'enivres aussi, passant de l'un à l'autre, composant de l'un à l'autre le portrait chinois de celui qui t'accompagne habituellement, l'autre moitié de toi. Lorsque finalement, tu
t'arrêtes au bar, je me détourne, conscient de ne pas t'avoir quittée des yeux jusque là. Je distingue ton parfum, que ton corps presqu'en nage distille autour de toi. Je t'entends accepter un
verre de ton dernier cavalier, rétablir poliement tes distances devant ses avances toutes porteñas, même le serveur qui se sent en veine risque une approche mais, ocho patras, tu louvoies et lui
échappes profitant d'un mouvement de la foule, et te retrouves face à moi.
Ton regard amusé à travers ton verre me laisse à penser que tu as déjà jaugé ma surprenante réserve dans cet environnement de drague éperdue. Je m'applique à une parfaite neutralité, respectueux
de tes motivations à être venue seule ce soir. Tu me laches alors "Au moindre cabeceo, au moindre signe de ta part, ce sera oui pour la prochaine". Ouverture en deux, tu brûles les étapes en
pleine maîtrise du jeu. Moi qui me sentais chasseur en entrant ici, je me retrouve proie, mais comment refuser sans être blessant. Mais surtout pourquoi refuser, alors qu'à chaque fois que tu
m'as répondu oui j'ai adoré nos échanges sur le parquet.
Le tango, qui déjà depuis un moment frôle l'électro, se pose sur Otros Aires, hypnotique et facétieux, qui justement évoque ce lieu. La foule toute heureuse de cet hommage se presse autour de
nous. Ma prise un peu lâche te fait montrer les dents, tu te rapproches, plaques ton ventre au mien et m'obliges à enserrer tout ton buste de mon bras. Le bout de mes doigts sous ton aisselle,
contre ta peau nue qui me fait frémir dans le four du dancing. Nos premiers pas tiennent plus du corps à corps que de la danse de salon, et pourtant sous le poids émouvant de tes seins contre
moi, sous la chaleur de tes cuisses qui caressent les miennes, ce n'est pas ton corps que je perçois le plus mais le sien, en creux.
Gancho, tu joues de moi, retardes tes sorties, te fais lascive et provocante. Et peu à peu je comprends que tu ne danses pas sans lui, qu'il est là, avec toi, avec nous, qu'à chaque fois que ta
main agrippe ma nuque, ce n'est pas seulement de la mienne dont tu t'empares. Ocho adelante, et c'est pour lui que tu te mets en scène. Je m'étais trompé, tu es bien là entière, arrastre, et du
vide entre nous naît sa présence pour que nos corps s'imbriquent à nouveau. Tu n'es plus Aile, tu es ce que je me souviens des femmes. Je ne suis plus moi, je suis ce que tu aimes de la
séduction, de l'amour. "Un mètre carré d'univers au centre de la piste" et la technique nous abandonne, je mène autant que toi, à l'instinct, comme si nos pas arrivaient d'eux-mêmes, comme ceux
de vieux amants. J'anticipe tes adornos, les laisse se déployer sensuels, alanguis de promesses. Nous sommes dans l'œil de la piste, là on l'on ne tourne pas, là où le noyau se fait si lourd que
l'énergie se concentre à chaque contact, s'amplifie du frolement des autres, deux silex aux muscles durs qui allument un incendie de quelques minutes, brutal, dévastateur, attisé de la présence
d'Ile qui se glisse entre mes pores, fait rouler ta hanche sous ma paume, plaque ton front au creux de mon épaule pour un enrosque de velours. Le final me cueille par surprise, me laissant
démuni, honteux de n'avoir su clore cette danse d'une ultime figure à la hauteur de la fusion que je ressentais. Mais tu nous offres bien plus troublant, bien plus sensuel, de ta bouche blottie
au près de mon cou "Viens, Ile nous attend…".
"Y tu cuerpo que era ajeno, se hace por un rato… mio". De toutes les fois que j'avais écouté ce morceau, jamais je n'avais envisagé qu'une femme, ou qu'un homme absent, puisse prononcer ces
mots.
Richard.